Collectif 20 ans barakat |
Femmes de Hassi Massaoud Justice pour les femmes de Hassi Messaoud Le procès en appel des criminels de Hassi Messaoud a débuté le 15 décembre 2004. Il faut rappeler les faits : une trentaine de femmes agressées, violées, lynchées, lacérées de coups de couteau, enterrées vivantes par une foule de voisins du quartier d’El Haïcha. Le premier jugement rendu par le tribunal a été tellement scandaleux que le procureur lui-même a fait appel. Aujourd’hui pour le soustraire à toute influence locale le procès a été déplacé dans une autre ville. Ce procès doit être un modèle de justice. Pourquoi ? Ce crime a été précédé par une série de crimes similaires : attaques et violences contre des femmes seules à Ouargla, Remchi, Bordj, Tebessa, qui sont restés impunis. Nulle violence ne peut rester impunie et surtout nulle violence ne peut se justifier : Ni par le statut des victimes : on a dit des femmes de Hassi Messaoud qu’elles étaient des prostituées Ni par le statut des agresseurs : on a dit que c’étaient de bons pères de famille Ni par les raisons invoquées : on a dit que c’était pour « purifier les mœurs » Ce sont ces arguments qui sont à la base du silence de la société et des institutions face aux violences spécifiques faites aux femmes. C’est l’acceptation de tels arguments qui mènent à l’état de non droit. C’est ce laxisme qui est à l’origine de l’impunité de toutes les agressions passées et de celles à venir si l’Etat n’y met pas un terme. Bien que toutes les femmes aient maintenu leur plainte, seulement quelques unes sur la trentaine des victimes étaient présentes le 15 décembre au tribunal. Pourquoi ? Plusieurs raisons à cela : - des pressions et des menaces publiques et claires, de la part des familles des criminels, sont exercées sur les victimes. Elles ont même proposé de l’argent aux victimes pour retirer leur plainte. - L’attitude des autorités a été dans un premier temps de minimiser la gravité des faits, pire, de dissuader les victimes d’exiger réparation. - Des pressions sociales leur demandent silence et même les rendent coupables de « détruire les familles » de leurs violeurs. - Leur terreur a été telle que certaines ont préféré fuir la région et s’enfermer dans leur douleur - Certaines, par désespoir devant les obstacles, n’attendent plus rien de la justice. - Il y a en outre toutes les difficultés de déplacement, d’hébergement pour des travailleuses au statut précaire. Qui peut aller au bout de sa quête de justice s’il n’est pas soutenu ? Effectivement le soutien des associations n’a pas été constant, public, réitéré, et cela pour diverses raisons, dont le problème d’information et le manque de moyens. Mais ce qui est le plus marquant c’est le silence quasi-total des partis politiques, qui ne se sentent pas concernés par le droit constitutionnel de tout citoyen à la protection de l’Etat contre toute forme de violence, et particulièrement face à la violence organisée. Ce qui s’est passé à Hassi Messaoud s’appelle un pogrom. Ce procès est l’ultime chance pour la société de se racheter. C’est pour cela qu’il doit être un modèle de justice et rendre à ces femmes leur dignité. SignatairesAfepec : Association des femmes pour la citoyenneté, AEF : Association pour l’émancipation des femmes, ADPDF : Association de Défense et de promotion des droits des femmes, Bnet Fatma N’Soumer, Commission Femmes Travailleuses de l’UGTA, Djazaïrouna, Rachda, Rafd, Réseau Wassila, SOS femmes en détresse, Association Vie, Des moudjahidateEl watan 16 12 04
El Haïcha,
Le procès de la honte Le temps semble jouer en faveur des bourreaux, puisque parmi les 39 victimes, seulement 3, Fatiha, Rahmouna et Nadia, étaient présentes à l’audience. Les avocats promis par le ministère de la Solidarité étaient absents, ce qui a accentué la peur chez ces femmes qui ont eu le courage de se déplacer de Sidi Bel Abbès, Hassi Messaoud et Alger pour venir confondre leurs bourreaux devant la cour de Biskra et lancer à l’adresse de ceux qui leur exigent de pardonner qu’elles ne reculeront jamais devant l’arbitraire. Fatiguées, encore traumatisées et désemparées, elles ont du mal à supporter pendant près de quatre heures (de 8h30 à 12h) les regards narquois et souvent provocateurs de leurs agresseurs alignés au box des accusés. Sur les 32 ayant été jugés en première instance, seulement 4 ont répondu aux convocations de la justice. Les autres, certainement rassurés par la compassion des notables et peut-être même quelques responsables locaux, notamment au sein de l’institution judiciaire, à leur égard, ont marqué de leur absence les trois audiences déjà programmées, dont celle d’hier. Mieux, les avocats de deux des quatre détenus ne se sont pas présentés. Dès l’ouverture du procès, le président a fait remarquer que la procédure pour la convocation de 28 accusés a été partiellement appliquée. Il a demandé à leurs acolytes présents s’ils acceptaient que la cour leur constitue une défense. Après trente minutes de délibérations, la cour, après avoir rejeté la mise en liberté provisoire pour les accusés, a renvoyé le procès à la fin de la session criminelle en cours (dans quinze jours) afin de permettre l’application de la procédure de convocation des accusés en état de fuite et la constitution d’avocats d’office pour ceux présents et sans défense. Un grand soulagement pour les trois victimes, représentées par deux avocats, maîtres Houhou et Benhocine. En dépit de cette décision, qualifiée par les avocats des victimes de « positive », Fatiha, Rahmouna et Nadia ont exprimé la peur de voir ce procès prendre un autre cours. « J’ai comme l’impression d’être le bourreau et eux les victimes. Le regard de leurs proches à notre égard est dur à supporter. A chaque fois, ils viennent faire pression sur nous pour que nous abandonnions le procès. Il n’est pas question pour nous de laisser ceux qui nous ont violées, sodomisées et mutilées sans jugement », a déclaré Fatiha. Rahmouna, mère de trois enfants, plus marquée par cette tragédie du 13 juillet 2001, n’arrive toujours pas à s’en remettre. « Parfois, j’ai des idées noires qui me traversent l’esprit et qui me poussent à aller me faire tuer comme une kamikaze contre le tribunal de Hassi Messaoud. De toute façon, ces criminels ont assassiné en moi tout germe de vie. Il ne me reste plus qu’à mourir et faire mourir avec moi ceux qui ont participé à innocenter mes tortionnaires parce qu’ils portent une grande responsabilité dans le drame que je vis avec mes enfants. J’erre de ville en ville avec mes enfants comme une SDF. Pourquoi la justice ne veut-elle pas réparer cette injustice ? Depuis le premier verdict, je ne me sens plus une citoyenne algérienne », dit-elle les larmes aux yeux. Elle ne cesse de répéter que les va-et-vient qu’elle fait pour être présente aux procès « ne servent à rien ». Pour elle, « la justice est faite par les hommes et pour les hommes ». Fatiha reste la plus persévérante parmi les victimes. Elle a laissé son bébé chez sa belle-famille pour venir d’une ville de l’ouest du pays « dans le seul but de leur montrer que ce sont les bourreaux qui doivent avoir honte et non pas moi ». Elle confie : « Comment pourrais-je pardonner à quelqu’un qui m’a sodomisée avec un manche à balai et qui a lacéré mes seins ? Comment Nadia peut-elle accepter de pardonner à celui qui l’a torturée, puis violée ? Comment Rahmouna peut-elle oublier que des jeunes qui ont l’âge de ses enfants lui ont lacéré le sexe et les cuisses ? Ce sont des témoignages que tout le monde doit écouter afin que plus jamais d’autres femmes ne puissent vivre cette situation. » Fatiha a pris contact avec toutes les autorités pour avoir gain de cause. Elle avait encouragé les autres femmes pour signer avec elle une lettre adressée au président de la République en juin dernier, le suppliant d’intervenir pour accélérer la procédure judiciaire contre ceux qui ont brisé sa vie et celle de 39 autres femmes à El Haïcha. Une lettre qui est restée malheureusement sans écho. « S’il n’y avait pas les moyens de Rachda pour nous héberger et nous aider à avoir un avocat, l’affaire n’aurait jamais abouti à ce stade. Les avocats demandent des honoraires très chers. La première avocate s’est désistée, peut-être à cause des pressions subies à Biskra, et nous ne savons pas si les deux avocats actuellement constitués ne vont pas subir eux aussi des pressions pour que le dossier ne soit plus d’actualité », a noté Fatiha, avant de regretter le silence de ceux qui ont été nombreux à exprimer publiquement leur solidarité et soutien dans les jours qui ont suivi leur agression à El Haïcha. Une remarque qui rappelle douloureusement l’absence de solidarité du mouvement associatif, notamment féminin, à l’égard d’une affaire qui touche essentiellement au droit à la citoyenneté ou tout simplement le droit à une dignité. Nadia a conclu en disant que ce qui s’est passé à El Haïcha est une honte pour l’Algérie et illustre assez bien le statut dans lequel la femme algérienne est maintenue. Salima Tlemçani dans El Watan de ce 27 décembre 2004
Affaire des femmes
agressées à Hassi Messaoud Ainsi, après un silence inquiétant, de nombreuses associations féminines et des militants des droits des femmes ont exprimé leur soutien à ces victimes à travers la signature d’une pétition adressée au président de la République, au ministre de la Justice, à la Cour suprême et à l’Assemblée populaire nationale pour exprimer leur « profonde inquiétude devant l’absence de soutien que reçoivent ces femmes de la part des autorités publiques, responsables de la sécurité des citoyens et garantes de l’application de la loi ». Cette lettre a été initiée à la suite d’une réunion ayant regroupé une dizaine d’associations à Alger, dans le but de coordonner les actions de solidarité à l’égard des victimes d’El Haïcha, quartier où ces femmes ont été attaquées par une horde de jeunes qui les ont torturées, violées et pour certaines enterrées vivantes. Pour les auteurs de la lettre, ces victimes ne demandent que justice. « Les trois femmes de Hassi Messaoud qui ont eu le courage de venir témoigner des crimes dont elles ont été victimes dans leur propre domicile n’ont pas pu bénéficier de la solidarité des citoyens et citoyennes qui les soutiennent, absents par manque d’informations sur la date du procès. Nous demandons instamment de mettre en place des dispositifs rapides et efficaces pour assurer la sécurité de ces personnes qui restent menacées par les agresseurs, assurer que le procès se déroule en présence de représentants de l’Etat, d’associations des droits de l’homme et que la justice soit rendue de façon à ce que les femmes victimes de violences criminelles obtiennent réparation. » Pour les auteurs, « si les victimes n’obtiennent pas une réparation concrète et si les agresseurs restent impunis, si des mesures ne sont pas prises au plus vite par le gouvernement, cela voudra signifier que 50% de la population algérienne vivront en grand danger en Algérie, car aucune femme d’Algérie ne pourra se sentir en sécurité dans son propre pays. Cela voudra signifier encore que les textes fondamentaux sur lesquels se base la nation algérienne restent lettre morte et que personne n’est protégé par la loi. » Déjà, de nombreuses militantes se sont déclarées prêtes à prendre en charge un collectif d’avocats pour défendre les victimes.
|